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Sentimental
Ajouté le 20/10/2011. Mise à jour le 20/10/2011
J’essaie de deviner la campagne, morte, gelée, pétrifiée.
Très vite, il n’y a plus rien à voir.
Il n’y a plus que le train et puis moi, bien sûr.
Un homme seul égaré dans la nuit.
Plus tôt dans la soirée, à la gare de Saint-Pétersbourg, j’ai craqué sur une flasque de
Moskovkaya osobiennaya
.
Je sors la petite bouteille de vodka et j’observe la fameuse étiquette qui, depuis plus d’un demi-siècle, n’a jamais changé.
Je contemple le Kremlin.
Je sirote un tantinet, comme au bon vieux temps.
L’intérieur du wagon semble neuf.
Les décorations, le bois du sommier, voyance par telephone la lampe et les rideaux, tout a été refait, dans les moindres détails, identiquement à l’origine.
Un sentiment de mélancolie teinté d’amertume s’empare peu à peu de mon esprit tandis que j’explore du regard la cabine, que je redécouvre les ampoules rondes vissées au plafond, les pieds sculptés de la tablette en bois, le motif emblématique du tissu fixé à la cloison… Chaque détail me rappelle un voyage, une anecdote, des retrouvailles.
Chaque détail me rappelle Kira.
J’ai vécu cent nuits sur cette ligne de chemin de fer, dans ce train, dans ce wagon, dans ce compartiment peut-être… Alors, avec fébrilité, je me lance à la recherche d’une trace, d’un indice, quelque chose, n’importe quoi qui puisse témoigner de ma présence passée en ce lieu : griffure, rayure, déchirure… Je cherche au fond de ma mémoire et mes doigts explorent la pièce encore et encore mais ne trouvent rien.
Les couchettes sont toutes identiques, les wagons sont tous identiques, les trains sont tous identiques et moi, je suis un jeune homme égaré dans la nuit.
Un vieux monsieur frappe à la porte.
Je sursaute.
J’aperçois son visage enflé à travers la vitre.
Il porte une vieille casquette de cheminot soviétique vert sombre bordée de rouge, marquée d’une grosse étoile d’argent au milieu du front.
Je cherche mon billet et le trouve finalement au fond de mon sac.
Quand je relève la tête, le vieil ivrogne n’est plus là.
Je sors, je parcours le wagon en long et en large.
Il a disparu.
Tous les compartiments sont vides.
Je sais que j’ai trop de souvenirs enfouis dans ma mémoire pour pouvoir m’endormir.
Ce soir, je les sens ressurgir, remonter un à un à la surface.
J’éteins les lumières et je m’installe sur la couchette, face à la vitre, adossé à la cloison qui sépare la pièce du couloir.
Je ferme les yeux et j’écoute le roulement lancinant du train.
Je pense à Kira.
Je lui ai apporté des fleurs.
Celles qu’elle préfère.
Je la connais par cœur.
Je rouvre les yeux et j’aperçois des ombres dans la nuit noire,voyante Paris flottant dans l’obscurité, des silhouettes vaguement humaines et aussi des visages morts et oubliés depuis trop longtemps.
J’entends chuchoter à côté de moi, quelque part, dans la cabine à côté.
Les voix et les images s’élèvent, s’allongent, se recouvrent et se mélangent.
Je suis un jeune homme de vingt ans égaré dans la nuit.
Le jour se lève à l’horizon et je pense à Kira.
Je me perds dans ses yeux et je respire son odeur, tendre et parfumée.
Je souris.
Le train s’éveille.
J’entends les cloisons grincer, le plancher craquer
